Marc Nucera s’entretient avec Lysiane Fayolle

Marc Nucera

Entretien Lysiane Fayolle – Photos Marc Nucera

Marc NuceraJ’aimai aller plus loin
courir a n’en plus finir
pour que ma peau lissé
n’attrape l’ennui et que
les rides du soleil forgent
ma mémoire de la douceur
des temps à venir

 

 

 

 

– Pourriez-vous nous parler de votre parcours, qui va de paysagiste à sculpteur ?
J’avais la réputation d’apporter des soins particuliers aux grands arbres. Mon père, ébéniste, m’a fait comprendre que le bois est l’essence d’où l’on tire la richesse. Les paysagistes ne peuvent pas complètement dissocier le panorama de la matière en réduisant la vue par des plantations d’oliviers millénaires. Ce qui m’émeut dans un paysage, c’est immense force de l’arbre qui, d’une petite graine insignifiante, va se déployer peu à peut jusqu’à vingt, cinquante mètres, tout en développant une force phénoménale associée à l’idée de sa fragilité, qui nous conduit à réfléchir sur la réalité de la vie. La rencontre avec Alain-David Idoux m’a permis d’aller dans des lieux privilégiés parmi des chênes de trois cents ans et de très vieux platanes dont, délicatement, on faisait le nettoyage. Je devais supprimer un chêne de plus de cent ans. Ne pouvant me résoudre à le mettre en bûches, je décidai de lui faire poursuivre son existence. En 1995, je ramenais de mes chantiers de gros blocs de bois, prélevés sur les troncs, que j’appelais « des cœurs d’arbres », je les empilais chez moi avec l’idée de travailler sur la puissance de la renaissance de la matière. L’état primaire de la forme s’est révélé comme un art. Lorsque l’on sculpte un arbre mort, le geste est le même que lorsqu’on le taille vivant. Tous mes travaux sur bois, mes interventions, permettent d’assurer le lien entre des jardins crées dans des styles assez différents et mes sculptures, tous en permettant au paysage de faire partie de mon intimité. Ma source d’inspiration a été ma rencontre avec Nicole de Vésian, créatrice de petits jardins infiniment raffinés, épurés et inventifs, où son œil avisé lui permettait d’assembler des patchworks végétaux : les tapis de plates devenaient des étoffes et les touffes d’herbe des édredons. Elle m’a montré que la taille en topiaire pouvait avoir une grande fluidité invitant à la caresse. Je lui ai proposé de mettre en aérien ce qu’elle réalisait sur le tapis.

 

Marc Nucera s'entretient avec Lysiane Fayolle– Est-ce l’arbre qui donne envie de réaliser une sculpture, ou l’idée de la sculpture qui vous fait choisir l’arbre ?
Même mort, l’arbre a une identité. Mon intervention prend en compte son histoire, ses blessures, la façon dont il se fendille… Lorsqu’il est vivant, je m’efface totalement, je suis très attentif à sa manière de se développer, à son individualité, tout en m’autorisant à laisser apparaître une partie de moi. Il crée l’unicité du lieu, sa personnalité fait qu’un jardin ne ressemblera jamais à un autre. je travaille lestroncs morts de façon abstraite, mais parfois la forme se fait fonctionnelle et je creuse la masse du tronc pour former un fauteuil. Dans les branches, je recherche le coté graphique, ethnique, que je fais ressortir dans le site, je sollicite le végétal et il réagit. Mon intervention se construit comme un dialogue, je me laisse aller, guidé par la nature, je n’ai pas la prétention de faire mieux qu’elle. Elle fait partie de moi, je l’accompagne en la faisant évoluer du mieux que je peux. Le temps est un facteur essentiel dans ma démarche, mes sculptures ne sont jamais terminées car elles se transforment au cours du cycle du parc. Lorsque je modèle le végétal, je m’inscris dans une perspective, une structure, un jeu de proportions où interviennent l’ombre et la lumière, le vide et le plein, le léger et le dense, le vivant et le souffle.

 

Marc Nucera– Travaillez-vous tous les arbres ?
Oui. Au départ, c’était une façon de leur donner une renaissance tout en enrichissant ma vie d’une manière inattendue. Beaucoup de mes premiers travaux ont disparu, c’est un travail éphémère qui rejoint la loi du jardin. Lorsque je sculpte un cyprès, je travaille six ans pour mettre en place le modelage du végétal mais cette image, pour exister, à besoin qu’on lui apporte un suivi. A l’origine, j’œuvrais directement dans le paysage. Chaque essence a ses qualités et procures des plaisirs différents. Je suis charmé par le chêne avec son bois dur, noble, ses veines qui dessinent des motifs intéressants ; par le cèdre qui exalte un parfum qui provoque une émanation d’exception. Le cyprès indissociable de la région peut atteindre des records de longévité avec son bois imputrescible qui, dans la mythologie égyptienne, symbolise l’éternité. L’amandier, jamais très grand, a un port un peu tordu et une allure tragique qui lui vient de l’aridité du sol. Il ya aussi des arbres rassurants, comme le tilleul, dont l’épanouissement sans contrainte dessine des cœurs, des globes, des pleins et des déliés, il respire majestueusement, sa géométrie naturelle est parfaite. Ma démarche évolue en fonction des endroits sur lesquels j’opère, l’œuvre se conduit de façon intuitive, en contact avec un environnement chaque fois unique qui raconte une histoire et nous renvoie sur le reflet des hommes.

 

Marc Nucera–  Les gens peuvent-ils comprendre la lecture que vous voulez donner ?
Lorsque l’on prend le graphisme d’un tronc, il suffit d’enlever les éraflures, les petites branches un peu parasitaires, tout ce qui brouille la lecture, et cette image devient plus lisible. Les jardins me blessent parce qu’on prive l’arbre de sa liberté, pourtant, quelle beauté, quelle émotion de regarder un chêne se déployer, épanouir dans un paysage. Ma démarche a évolué, fais maintenant un travail d’atelier avec un souci de pérennité, où chaque œuvre est une page de mon cahier intime, provoquant une émotion à un mouvement donné, en fonction du lieu, de la relation qu’on les plantes entres elles, de la résonance que cela entraîne dans le paysage, et j’aime qu’à la fin de mon travail, on découvre encore la force de l’arbre. J’essaye de créer une identité dans mon travail, mais c’est l’expérience de demain qui m’intéresse, je matérialise les choses avec ma sensibilité, ma culture, je crois qu’il faut apprendre toute sa vie, c’est le cheminement qui est important. L’art, c’est une écriture qui nous est propre et vous permet de dialoguer. Il faut que les gens se l’approprient et construisent leur histoire avec.

 

– Travaillez-vous aussi sur des sites urbains ?
Je ne suis pas un architecte d’extérieur mais le végétal est ce qui humanise le milieu urbain. Quand on enlève une allée d’arbres en ville c’est comme une cité fantôme, sa présence permet de parler d’humanisation de l’espace, il donne son propre rythme et sa mesure du temps.

 

– Louise Bourgeois construisait ses œuvres en utilisant ses souvenirs, travaillez-vous comme cela ?
Créer, c’est parler de son enfance, on ne peut échapper à notre vécu, à ce qui nous a construits, c’est ce qui nous reste de nos bouleversements ou de nous joies. Les émotions sont le langage de notre sensibilité. A un moment donné, dans notre jeunesse, la porte s’ouvre et laisse entrer l’avenir.

Marc Nucera

– Êtes-vous un artiste libre ?
J’agis pour cette liberté. Quand j’ai démarré mes activités, j’avais un euro en poche. Je crois que le travail est une discipline quotidienne avec laquelle on peut se donner les moyens d’être son propre mécène en vue de créer dans une totale liberté. Ma démarche dans l’art n’est pas sans prise de risque, la liberté ne peut qu’enrichir mon travail.

 

– Votre rencontre avec un arbre est-elle une rencontre amoureuse ?
Non, parce que l’on n’a pas excuse de dire que c’est la faute de l’autre. La matière s’offre totalement à moi, ce sont des pièces uniques qu’il faut savoir lire car elles ne sont jamais pareilles, même sur les bois très abîmés où l’accident sera la clef de l’œuvre. Ce qui est important, c’est de donner une vie aux choses. Je ne veux pas emprunter au langage de la préciosité, c’est le contact avec la matière qui m’intéresse.

 

– Pourquoi maintenant, creusez-vous l’arbre ?
C’est mon évolution. Au début, je lisais la matière pour donner vie à la sculpture. J’aime dire que je suis un artisan sculpteur, mon travail est directement lié au savoir-faire, au maniement de l’outil. La matière n’a pas fini de tout nous révéler, elle dialogue avec ce qui l’entoure. Je ne fais pas un travail réservé aux élites, j’aime lorsque les jeunes viennent poser leur regard sur les sculptures, se les approprient, car j’ai gardé mon âme d’enfant pour pouvoir créer et continuer à côtoyer ce monde fantastique. Je voue toute mon existence à cette passion. Dans mon travail actuel, je cherche à trouver une autre finition, une autre complexité dans la matière…

 

– Passez-vous du réel à l’idéal ?
L’idéal ma fait peur, il tue la jouissance en dénigrant le présent et le réel. Je suis contre la perfection, ce sont les imperfections qui font de chacun une personnalité riche dont l’imaginaire tend à devenir le réel.

 
Vos Projets Magazine, éditions Printemps 2016
 

Liens concernant l’artiste Marc Nucera

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Art Connect – 15 Rue Sainte Barbe 84560 Ménerbes – France

 

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